Variation, Sélection et Rétention
Les processus que nous avons décrits jusqu'à présent (flux, interaction, rétroaction) sont les forces motrices du changement. Mais pour que ce changement ne soit pas qu'une agitation chaotique et sans mémoire, pour qu'il puisse accumuler de la complexité et produire de l'adaptation, ces forces doivent être organisées par une logique de plus haut niveau. Cette logique est un algorithme¹, un processus en trois temps qui semble opérer partout où un ordre durable émerge. Nous le nommons VSR, pour Variation, Sélection, Rétention. Il n'est pas une loi physique au même titre que la thermodynamique, mais plutôt le "système d'exploitation" de l'évolution, un méta-processus qui s'exécute sur le hardware de la physique. Comprendre ses trois composantes est la clé pour déverrouiller les secrets de l'évolution créatrice.
Le premier temps de cet algorithme est la Variation². Il n'y a pas d'évolution sans nouveauté. Le changement créatif exige une source constante de diversité, une machine à produire des possibles. Cette variation n'est pas une force mystérieuse ; elle est le fruit des processus élémentaires que nous avons déjà rencontrés. Elle peut naître du bruit³ physique, de ces fluctuations thermiques qui agitent la matière et introduisent de petites imperfections. Elle peut être l'erreur⁴ inévitable dans tout processus de copie, une faute de frappe dans le grand livre du réel. Elle peut aussi être le résultat d'une recombinaison⁵, un "bricolage évolutif"⁶ où des éléments existants sont assemblés de manière inédite, comme un enfant qui crée un nouveau jouet avec des briques de Lego. Enfin, elle peut jaillir de l'auto-organisation⁷, lorsque la matière elle-même, sous l'effet de flux d'énergie, invente spontanément de nouvelles structures. Quelle que soit sa source, la variation est la matière première de l'évolution. Sans elle, le monde serait condamné à la stase ou à la répétition.
Le deuxième temps est la Sélection⁸. La variation, à elle seule, ne produit que du bruit et de la diversité chaotique. Pour que l'ordre adaptatif apparaisse, il faut un filtre, un processus qui trie cette diversité. C'est le rôle de la sélection. Comme nous l'avons vu, il ne s'agit pas d'une force intentionnelle, mais d'un processus de persistance différentielle. Dans un environnement⁹ donné, toutes les variations n'ont pas la même valeur de survie. Certaines structures sont intrinsèquement plus stables¹⁰. Certaines stratégies sont plus efficaces¹¹ pour acquérir des ressources¹². Certaines entités résistent mieux à la compétition¹³. La sélection est ce processus aveugle mais implacable qui élimine ce qui est fragile, inefficace ou non compétitif, et qui, par conséquent, laisse le champ libre à ce qui persiste. C'est un sculpteur qui travaille par soustraction, révélant la forme en enlevant de la matière. La sélection ne crée rien, mais sans elle, aucune création durable n'est possible.
Le troisième et dernier temps est la Rétention¹⁴. La sélection a opéré son tri, mais pour que ses "leçons" ne soient pas perdues à chaque instant, il faut un mécanisme de mémoire. La rétention est la capacité d'un système à conserver et à transmettre les variations qui ont survécu à l'épreuve de la sélection. C'est l'hérédité¹⁵ au sens le plus large. Cette mémoire peut être inscrite dans la structure même du système, dans son inertie¹⁶ matérielle. Elle peut être encodée dans un support d'information¹⁷ dédié, un code¹⁸ qui peut être copié ou répliqué¹⁹. L'ADN est le support de rétention le plus célèbre, mais un texte de loi, une partition musicale ou un standard technologique remplissent exactement la même fonction : ils permettent de transmettre une information complexe à travers le temps. La fidélité²⁰ de cette rétention est un paramètre crucial. Si elle est parfaite, elle interdit toute nouvelle variation et fige l'évolution. Si elle est trop faible, l'information accumulée se dégrade, et le système est condamné à un éternel recommencement. L'évolvabilité²¹ (la capacité même à évoluer) réside dans cet équilibre subtil entre la conservation du passé et l'ouverture à la nouveauté.
Variation, Sélection, Rétention. Telle est la trinité logique qui permet au changement de devenir créateur. Ce n'est pas un processus linéaire, mais un cycle incessant. La variation fournit les candidats, la sélection les met à l'épreuve, et la rétention préserve les survivants, qui deviennent à leur tour la base sur laquelle de nouvelles variations pourront apparaître. C'est une boucle qui, tour après tour, peut faire gravir à un système les pentes d'un paysage adaptatif²², le menant vers des sommets de complexité et d'adaptation toujours plus élevés.
Nous avons maintenant achevé la description de notre boîte à outils conceptuelle. Nous avons défini les composants, la grammaire et le méta-processus du changement. La suite de cet Observatoire consistera à appliquer ce cadre pour analyser en détail les mécanismes spécifiques à l'œuvre dans chaque domaine de la réalité, de la physique à la psychologie.
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